Juin 2025
Un affrontement de styles, une guerre de récits. Et derrière les micros et les communiqués, une population en attente d’un système de santé fonctionnel.
Depuis des mois, les négociations entre la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) et le ministre de la Santé, Christian Dubé, avancent dans un climat de tension croissante. Le vocabulaire se durcit. Les gestes deviennent plus tranchés. Et, derrière chaque mot prononcé, chaque geste posé, se dessine une stratégie. Une stratégie qui ne vise ni la concertation, ni la co-construction, mais la confrontation. Elle porte les marques anciennes d’un art politique dont les règles ont été écrites il y a des siècles.
Comme médecin de famille, mais aussi comme citoyen et père de famille, je regarde cette posture avec un mélange de consternation, d’indignation et de détermination.
Observant ses voyants tournés au rouge à l’approche de l’échéance électorale, le gouvernement a choisi la confrontation plutôt que la solution. Ce n’est pas en imposant unilatéralement des lois que l’on soigne un réseau de santé malade. Ce n’est pas en traitant les médecins comme des exécutants que l’on retisse le lien de confiance avec les patients.
Deux approches stratégiques, deux visions du pouvoir, s’opposent. L’une prône la ruse et la force pour imposer l’ordre. L’autre valorise l’anticipation, la flexibilité, l’art de gagner sans combattre. Et si ces deux visions aidaient à comprendre ce qui se joue aujourd’hui, dans les coulisses – et les impasses – de notre système de santé?
Christian Dubé aime rappeler qu’il n’est pas un politicien de carrière, mais un gestionnaire avant tout. Pourtant, à travers ses récents gestes politiques, il adopte un style typiquement machiavélique : concentrer le pouvoir, marginaliser les voix divergentes, apparaître ferme. Il veut contrôler la rémunération, la pratique, l’organisation, la trajectoire… et maintenant la pensée.
Le projet de loi 83, adopté le 24 avril 2025, est sans ambiguïté : les nouveaux médecins devront œuvrer pendant cinq ans dans le système public, sous peine de sanction. Une contrainte directe, un encadrement rigide – et surtout, une manière de s'assurer que les règles du jeu ne soient plus discutées et entendues avec les fédérations médicales, mais par l'État. Ce geste est une attaque directe contre l’autonomie professionnelle des jeunes médecins. Ce n’est pas une mesure d’attractivité. C’est une mesure punitive.
Dubé, dans cette dynamique, joue le rôle du prince machiavélique : il frappe vite, fort, et s’assure de contrôler le récit. « On ne recule pas devant la réforme », répète-t-il, même lorsque les associations dénoncent une approche autoritaire. Il ne cherche pas à être aimé. Il cherche à démontrer sa capacité à agir.
Lors de la commission parlementaire sur le projet de loi 106, le ministre n’a laissé planer aucun doute : il entend imposer sa vision coûte que coûte, même si celle-ci est vivement contestée par de nombreux experts et intervenants du terrain. Loin de rassurer, ses réponses ont confirmé un désir de recentralisation assumé, en contradiction avec les principes de subsidiarité, d'autonomie professionnelle et de responsabilité partagée qui devraient gouverner un système aussi complexe.
Les médecins de famille sont déjà à bout de souffle. Son approche technocratique comptable ne fera que précipiter leur désengagement ou leur départ. Plutôt que d’inspirer et d’appuyer les médecins, le gouvernement brandit la menace, la reddition de comptes forcée et la pénalité financière. Ce n’est pas un partenariat : c’est un ultimatum.
Et pourtant, il agit. Il accuse. Il nomme. Il encadre. Il modifie les règles tout en dénonçant « les jeux de l’horloge » qui ralentiraient délibérément les négociations. Il accuse la FMOQ de « prendre la population en otage » lorsqu’elle refuse de prolonger l’entente sur le Guichet d’accès à la première ligne (GAP). Une stratégie qui vise à nous discréditer aux yeux du public, en nous présentant comme des obstacles à la réforme, alors qu’il répète qu’il agit « pour les patients ».
Machiavel écrivait : « Il est beaucoup plus sûr d’être craint que d’être aimé, si l’on doit faire un choix. » Dubé a choisi. La crainte comme levier politique. La fermeté comme posture. La centralisation comme solution.
Le ministre Dubé a déjà exprimé sa volonté de contrôler jusqu'à 40 % des enveloppes salariales des médecins, contre seulement 5 % actuellement. Il veut décider, seul, quels actes seront valorisés, selon des critères politiques et budgétaires. Il veut transformer la médecine familiale en un outil de gestion plutôt qu’en un espace de relation humaine. Cette démarche s'inscrit dans une logique machiavélique de centralisation du pouvoir, où le prince (le ministre) cherche à renforcer son autorité en limitant l'autonomie des corps intermédiaires (les fédérations médicales).
Le dépôt du projet de loi 106, le 8 mai 2025, confirme cette tendance : renforcer la responsabilisation des professionnels de la santé sous des objectifs de performance définis par l’appareil étatique. Pour plusieurs, cela revient à instaurer une médecine sous contrôle ministériel, au détriment de l’expertise clinique et de la liberté de jugement professionnel.
À coups de quotas, de capitation imposée, de ventilation de performance collective, Québec traite la médecine comme une usine. Mais on ne soigne pas des chiffres, on soigne des gens.
Québec désincarne la relation humaine entre un patient et son médecin. Il remplace le dialogue par des tableaux Excel – le ministre dira « ses BI ». La vocation par des algorithmes. Le soin par la production. Les patients par des codes de couleur, des indices de vulnérabilité, des numéros.
Ce qui est encore plus troublant, c’est que même les experts du ministère remettent en question la logique de cette approche. Selon des documents internes rendus publics, les gains financiers anticipés seraient minimes, et les effets pervers sur l’accès aux soins, bien réels. En somme, le projet de réforme repose davantage sur une posture politique que sur une analyse rigoureuse des impacts.
En face, nous avons refusé unanimement la dernière offre du gouvernement. Non par dogmatisme. Mais parce qu’elle ne respecte ni la réalité de la première ligne, ni celles et ceux qui la portent à bout de bras. L’espace de dialogue est trop restreint, les balises imposées sont trop contraignantes, les enjeux de fond ne sont pas reconnus.
Certains, par impatience ou par méconnaissance, pourraient croire que la FMOQ tarde à réagir. Mais ce que nous menons, ensemble, c’est une stratégie réfléchie. Car l’art de la confrontation ne s’improvise pas : il se planifie, il s’échelonne dans le temps, il vise à maintenir la mobilisation sans l’épuiser. Gagner sur le long terme demande de la constance, de la rigueur et de la vision.
La FMOQ agit (l’AMOM aussi). Elle observe, elle documente les impacts, elle intervient. Elle prépare ses ripostes - déjà deux recours judiciaires majeurs pour contester les atteintes à l’autonomie professionnelle, sans oublier la médiation. Elle mise sur la connaissance du terrain, sur les effets concrets des décisions. Elle parle aux médias, aux élus, aux patients, par l’intermédiaire de ses associations et de ses membres. Elle n’alimente pas le chaos : elle cherche la solution viable. Elle cherche des issues. Elle comprend que, dans cette guerre d’usure, il faut éviter les affrontements directs. Elle sait que le pouvoir du ministre est grand – mais elle sait aussi qu’il s’effrite quand il méconnaît la réalité du terrain.
Les médecins sont déjà là, sur le terrain, jour après jour. Ce n’est pas leur engagement qui fait défaut, c’est le soutien du système qui les épuise.
Le gouvernement parle de performance, mais ignore que la médecine, ce n’est pas une chaine de production. Ce sont des visages, des histoires, des suivis, des relations humaines qui s’inscrivent dans le temps.
Et lentement, mais sûrement, la réalité s’impose. Les critiques montent. Des experts dénoncent les risques de pénurie si les jeunes médecins fuient les régions. Pire encore : les propres experts du ministère estiment que les impacts anticipés sont négligeables, et que les sanctions envisagées risquent d’aggraver les problèmes d’accès plutôt que de les résoudre. Même le Collège des médecins s’objecte aux visées autoritaires du ministre... les voix divergentes s’élèvent progressivement pour contester une réforme trop rigide, trop rapide.
La commission parlementaire aura aussi permis de faire tomber certains masques : loin d’être unanimes, les acteurs du réseau ont exprimé leurs préoccupations face à une réforme précipitée, autoritaire, et déconnectée du terrain. Plusieurs se sont étonnés de voir un ministre aussi peu à l’écoute, préférant imposer des outils de gestion à la chaîne plutôt que de soutenir le tissu humain qui tient encore debout notre système.
Sun Tzu écrivait : « Le plus grand art de la guerre, c’est de soumettre l’ennemi sans combattre. » La FMOQ ne souhaite pas la confrontation frontale. Elle veut rendre les réformes intenables. Elle veut forcer le dialogue – en sapant les bases du pouvoir que le ministre croyait solides.
Le ministre veut gagner par la force de l’État. Il parle de courage politique. Il agit vite. Il réforme large. Il veut redéfinir la pratique médicale à travers la loi, les quotas, les enveloppes budgétaires. Il veut encadrer les choix professionnels, dicter les priorités. Il ne cherche pas à séduire les fédérations médicales et leurs membres. Il veut qu’ils plient en reprenant le contrôle sur les enveloppes salariales. Il affirme vouloir décider où l’argent va, selon les besoins du système. Une manœuvre de recentralisation budgétaire. Là encore, on retrouve le Machiavel gestionnaire : contrôler les ressources, c’est contrôler les gestes.
La FMOQ, elle, joue sur la durée. Elle sait que l’opinion publique peut basculer. Elle mise sur l’essoufflement des promesses, sur les ratés de mise en œuvre. Elle riposte avec des données, des comparatifs, des mémoires techniques. Elle invoque l’autonomie professionnelle. Elle parle de décrochage, de désengagement. Elle se prépare pour un long siège. Elle se méfie des coups d’éclat. Elle préfère les coups d’attente, les interventions chirurgicales dans l’espace politique et médiatique. Elle ne veut pas conquérir. Elle laisse entrevoir le scénario d’un réseau qui, faute de dialogue, s’effrite. Elle veut survivre – et préserver.
Mais au cœur de cette joute, il y a vous. Il y a les patients. Les familles. Les aînés. Les jeunes parents. Ceux qui attendent un médecin. Ceux qui se présentent à l’urgence faute d’alternative. Ceux qui décrochent du système. Ceux qui se heurtent à un médecin qui quitte la pratique. Ces cliniques qui peinent à trouver des remplaçants. Ces régions où les PREM ne suffisent pas à combler les besoins.
Pendant que le ministre parle d’équité d’accès, nous parlons de fardeau administratif. Pendant que le gouvernement affiche ses priorités, les médecins s’interrogent sur leur avenir, leur autonomie, leur capacité d’agir sans être dictés par des tableaux de bord.
La guerre de l’accès est devenue une guerre de sens. Quelle médecine veut-on pour demain? Qui la décide? À quelles conditions?
On ne soigne pas une crise d’accès avec une crise de confiance. Le gouvernement n’a plus de solutions, seulement des boucs émissaires. Et aujourd’hui, ce sont, encore et toujours, les médecins de famille.
Je le dis avec gravité : la population mérite mieux. Elle mérite un gouvernement qui dialogue avec ses médecins, pas qui les intimide. Elle mérite un système de santé qui valorise la continuité, pas la productivité.
La Colombie-Britannique nous l’a montré. Il est possible de faire autrement : lorsqu’on parle avec les citoyens, on construit plus qu’une entente. On bâtit une solution durable. Là-bas, l’appui populaire a fait toute la différence.
La leçon est claire : pour gagner cette bataille, il faut cesser de parler seulement entre nous. Il faut parler aux Québécois. Avec eux. Pour eux. Et surtout, avec vérité.
Mais cela commence par une chose : sortir du silence. Expliquer. Témoigner. Rétablir le lien. Faire comprendre que derrière chaque dossier en souffrance, chaque clinique débordée, chaque médecin au bord du décrochage, il y a une réalité humaine. La nôtre. Celle de nos patients.
Ici, maintenant. Témoigner. Écrire. S’unir. Pour bâtir un projet partagé. Pour refuser la politique de l’intimidation. Pour dire que nous valons mieux que ça.
Les médecins ne peuvent plus porter seuls ce combat. Il nous faut maintenant une mobilisation large, citoyenne, solidaire. Il faut que la voix des patients s’ajoute à la nôtre. Que les élus entendent. Que les médias relaient. Que le débat sorte des murs feutrés pour rejoindre la vraie vie.
Maintenant que les enjeux sont sur la place publique, il nous faut intensifier nos efforts. Multiplier les témoignages. Appuyer les voix critiques. Mobiliser les patients, les familles, les communautés. Le débat ne doit pas s’éteindre entre les murs de l’Assemblée : il doit résonner partout où la santé publique se pense, se vit et se défend.
Ce que Québec tente d’imposer, c’est un cadre. Ce que nous pouvons construire ensemble, c’est un mouvement. Celui qui nous rappelle que le système de santé est un bien commun. Que les soins doivent se construire avec, pour et par les gens. Que l’écoute et la reconnaissance ne sont pas des pertes de pouvoir, mais des fondements de la légitimité.
Le Québec ne manque pas d’intelligence ni de courage. Il manque d’un projet partagé. La Colombie-Britannique a montré la voie : quand les médecins, les patients et les citoyens parlent d’une même voix, les murs peuvent bouger.
Il est temps que cette voix se fasse entendre ici. Fort. Clair. Ensemble.