Septembre 2025
Médecin de famille depuis plus de 40 ans, la Dre Renée Fournier a exercé aux quatre coins du réseau; du cœur de Montréal aux milieux ruraux de l’Ontario, en passant par une mission humanitaire en Afrique. Urgentologue, hospitaliste, enseignante et pionnière du travail interdisciplinaire, elle a toujours choisi de plonger, d’apprendre, de s’engager.
Aujourd’hui en transition vers la retraite, elle pratique toujours au GMF-U du Reine Elizabeth et continue de transmettre son savoir aux nouvelles générations avec passion. « La médecine familiale, ce n’est pas une carrière linéaire. Ce n’est pas vrai qu’on peut tout savoir dès le départ. Mais si tu plonges, tu vas apprendre. Et tu ne vas pas le regretter ! »
Issue d’un milieu ouvrier, — père facteur, mère couturière — la Dre Renée Fournier n’avait aucun médecin dans son entourage pour l’inspirer. « Je voulais être vétérinaire toute ma vie. J'adorais tous les animaux. J’adore encore autant les animaux en fait! » confie-t-elle. Pendant ses études en biologie, elle travaille les fins de semaine et durant l’été au laboratoire de physio-respiratoire de l’Hôpital Sacré-Cœur, où elle effectue des prélèvements pour les gaz sanguins artériels et le dosage du monoxyde de carbone. Rapidement, on l’appelle régulièrement à l’urgence pour intervenir auprès des patients intubés, aux soins intensifs, ou encore dans les cas les plus critiques. « Je me faisais appeler tout le temps à l'urgence pour les soins intensifs, les patients intubés, tous les gros cas. C’est là que j’ai découvert la médecine. »
À la fin de son baccalauréat, elle dépose sa candidature à la fois en médecine et en médecine vétérinaire. L’entrevue en médecine se déroule si bien qu’elle reçoit l’appel seulement quelques heures plus tard. « Ils m’ont dit : « You're in ». J'ai dit « oui », tout de suite et je ne l’ai jamais regretté. »
Dès le début de sa carrière, elle s’oriente vers une médecine de terrain, marquée par le contact humain et l’adrénaline. Elle complète une résidence en médecine familiale, alors qu’elle n’était pas encore obligatoire, motivée par son intérêt pour l’urgence, l’obstétrique et la pédiatrie. « Je voulais avoir plus d’électifs pour pouvoir pratiquer en milieu rural et être polyvalente. » Elle œuvre ensuite à l’urgence de Verdun, au CLSC, et participe au programme Urgence santé, à l’époque où des médecins circulaient en voiture avec des techniciens ambulanciers. « On intubait, on administrait du Narcan, on stabilisait les patients sur les lieux… Des événements tristes, des meurtres, des « overdose », des incendies, des gros accidents d'auto, j’en ai vu des affaires ! C’était très intéressant. »
Portés par un engagement professionnel commun, Dre Fournier et son conjoint — médecin spécialiste — s’installent ensuite en Ontario, où il se consacre à la recherche clinique et à un fellowship en médecine maternelle et fœtale. Ce qui ne devait être qu’un détour temporaire les mènera finalement à London, en Ontario, où ils s’établissent en 1985… pour 25 ans.
À Strathroy, Dre Fournier découvre un environnement de pratique rurale à la fois diversifié et profondément humain. Elle exerce dans un petit hôpital communautaire où le volume de soins ambulatoires est particulièrement élevé. Là-bas, les médecins de famille prennent en charge leurs propres patients hospitalisés, assistent en salle d’opération, assurent les gardes à l’urgence et certains font des accouchements. « Dans les années 80 et 90, on hospitalisait à notre nom. Il n’y avait pas d’orthopédiste ni de pédiatre en permanence, donc il fallait se débrouiller, être prêt à tout. »
Elle intègre un nouveau modèle de pratique dans sa communauté, de type Family Health Team où médecins, infirmières praticiennes et cliniciennes, pharmaciens, psychologues et travailleurs sociaux collaborent étroitement. Elle y développe un intérêt marqué pour la santé maternelle et infantile, ainsi que pour les soins à domicile. « Dans plusieurs cas, je pouvais suivre jusqu’à quatre générations de patients dans une même famille! C’est le modèle du médecin de famille du vieux temps, mais ce n’était pas si vieux que ça… juste rural. C’était très gratifiant comme pratique. »
Fidèle à son esprit de service, elle agit aussi comme médecin-évaluatrice pour le College of Physicians and Surgeons of Ontario (l’équivalent du Collège des médecins en Ontario), visite des cliniques francophones jusque dans le Grand Nord ontarien, et siège à plusieurs comités de son hôpital. « On n’était pas rémunérés, mais on apprenait tellement. Je trouvais ça intéressant de voir comment d'autres milieux s’organisaient. On pouvait intégrer les meilleures pratiques dans notre GMF après. »
Lorsque vient le temps de revenir au Québec, il lui faut plus d’un an pour transférer ses 1 500 patients. « C’était un gros deuil. Certaines des bébés que j’ai mis au monde étaient elles-mêmes enceintes quand je suis partie ! C'est des relations très spéciales. »
En 2010, de retour à Montréal, Dre Fournier rejoint le GMF-U du Reine-Élizabeth, attirée par son virage numérique avec le dossier médical électronique et son environnement d’enseignement universitaire. Elle constate un important besoin de suivi en obstétrique et en pédiatrie chez les patientes. Elle propose alors une entente avec un hôpital affilié à McGill pour suivre les femmes enceintes jusqu’à 36 semaines, puis reprendre le suivi postnatal. Résultat : une vague de nouveau-nés transforme la culture pédiatrique de la clinique. « Je suis très fière de ça. On a formé nos infirmières à la vaccination, on a monté des cliniques seulement pour bébés. Il y a de la joie, dans une clinique, quand il y a des enfants! »
Depuis, elle transmet son expérience à de jeunes résidents. Son message est clair : « Plonge. Sois curieux. Ne cherche pas à être expert dans toutes les spécialités. Tu apprendras en faisant. » Elle encourage la polyvalence, la débrouillardise, et insiste sur l’importance de préserver la santé mentale des médecins. « Prends soin de toi avant de prendre soin des autres. Apprends à déléguer, à poser tes limites. Si tu n’as pas le temps de faire le ménage, engage quelqu’un. Ce temps-là, passe-le avec tes enfants. »
À la veille de la retraite, sa curiosité reste intacte : elle veut explorer l’intelligence artificielle, tester des outils comme Scribd pour alléger la paperasse, et continue de se mobiliser sur des enjeux de santé publique comme la vaccination. « Quand j’étais résidente en stage en pédiatrie, on traitait (et parfois, ils en succombaient) des jeunes patients avec des méningites à Haemophilus influenzae et à Méningocoque. Aujourd’hui, grâce à la vaccination, bien des jeunes médecins n’en ont jamais vu. Et c’est tant mieux. Il faut continuer d’en parler, d’offrir la vaccination sur place, et de lutter activement contre la désinformation. »
En 42 ans de pratique, la Dre Fournier a su préserver un précieux équilibre entre engagement professionnel et vie personnelle. Aujourd’hui, elle partage son temps entre Montréal et son refuge au lac Massawippi, où elle cultive potager, bleuetière et pommiers nains. Entre vélo, ski, tennis, voyages et projets gourmands – comme suivre des cours de pâtisserie fine avec des collègues approchant la retraite – elle ne manque pas d’occupations. « J’ai plein de projets! »
En 2020, juste avant le début de la pandémie, elle participe avec son conjoint à une mission humanitaire au Congo-Brazzaville avec l’organisme Terre Sans Frontières. Ensemble, ils offrent des soins aux populations réfugiées, notamment en maternité et en santé infantile. « C’était un choc. Les femmes accouchent avec un fanal à l’huile, il n’y a pas de banque de sang, pas de vaccins… On parle de maternité sans soin prénatal. » Son conjoint y a pratiqué une césarienne d’urgence sous kétamine intraveineuse. Elle en revient bouleversée, mais déterminée. « C’est un échec de la planète, qu'on ne puisse pas aider davantage ce monde-là. Mais on a contribué à former une jeune médecin congolaise et à financer un appareil d’échographie plus moderne. C’est ça qui fait une différence. » Elle songe déjà à renouveler l’expérience pendant sa retraite.
Elle s’efforce aujourd’hui de transmettre son sens de l’équilibre à ses collègues et aux résidents : préserver la santé mentale, profiter de la famille et des activités de loisirs « Quand les enfants faisaient de la compétition en ski, j’étais parent-volontaire sur les pistes. Tout le monde était dehors, tout le monde profitait de la journée. On passait du temps en famille » Et lorsque le quotidien menace de déborder, son conseil reste simple : « Délègue ce que tu peux. Le ménage attendra. Le temps avec tes enfants, lui, ne revient pas. » Pour elle, la médecine est une vocation… mais la vie personnelle ne doit jamais passer après tout le reste.