Membre à l'honneur

Mai 2025

Parcours inspirant de

Dre Wahiba Ramtani

 

Pour Dre Wahiba Ramtani, immigrer au Québec en 2009 avec son mari n’avait jamais été envisagé. « Quand j’étais en Algérie, je n’avais jamais pensé immigrer, jamais! J’étais la fille de papa et maman et je suis la seule médecin dans la famille. Dans ma tête, je croyais que j’allais m'occuper de mes parents et je ne m'éloignerai jamais, je leur avais promis. » confie-t-elle avec émotion.  C’est pourtant une rencontre inattendue avec un soi-disant patient - devenu très vite son époux - qui la mènera à traverser l’Atlantique. Dès son arrivée, elle prend la mesure du défi qui l’attend : diplômée à l’étranger, hors Canada et États-Unis, elle devra presque tout recommencer. Mais l’idée d’abandonner ne l’effleure même pas. « Tout le monde disait que ça ne marchera pas. Moi, j’ai décidé d’essayer quand même. » Elle élabore alors une stratégie aussi ambitieuse qu’originale : « Passe un examen, fait un enfant, passe un autre examen, fait un autre enfant … » dit-elle en riant.

Ce parcours jalonné d’embûches mettra sa détermination à rude épreuve. Après des années d’examens, de refus de résidence, de sacrifices personnels et financiers, elle obtient enfin une place en résidence à l’UMF de Verdun en 2016. « C’est là que le plaisir a embarqué. ». Le soulagement est palpable. Elle découvre un milieu humain, riche et stimulant, parfaitement aligné avec ses aspirations profondes. « En aucun cas, je me verrais faire autre chose que la médecine de famille, c’est sûr et certain! »

Une résilience à toute épreuve

 Avant même de poser les pieds dans une salle de consultation, Dre Wahiba Ramtani a dû affronter l'un des adversaires les plus coriaces: la bureaucratie québécoise ! « Quand tu arrives ici, il faut faire reconnaître ton diplôme. Ça veut dire passer des examens… dont certains, que les résidents passent après leur résidence. Et tout ça, avant même d’avoir le droit de faire une résidence. » dénonce-t-elle. À la complexité du système s’ajoutent des coûts faramineux: chaque examen coûte des milliers de dollars, sans qu’elle ait de revenu. « Mon mari me nourrissait pour que je puisse étudier. Étudier et faire des enfants, c’était ça ma vie. On est arrivés au Canada endettés. »

Pendant deux ans, elle s’épuise à réapprendre tout le cursus médical. Lorsqu’elle tente le processus de jumelage, c’est un refus : trop d’années s’étaient écoulées depuis sa dernière pratique clinique. Même ses proches perdent alors espoir. « Ils me disaient : “ Ce n’est juste pas pour toi. Quand est-ce que tu vas l’accepter? Tu fais perdre le temps à tout le monde! ” » se remémore-t-elle, émue. Mais au lieu de flancher, elle puise dans ses tripes une nouvelle force qui la pousse encore plus loin dans son désir de devenir médecin de famille. « C’est ce jour-là que j’ai su que j’allais y arriver. Je ne savais pas comment, mais c’était non négociable. »

Et le miracle finit par se produire : elle obtient un stage à l’hôpital Saint-Mary’s puis se retrouve à l’UMF de Verdun. L’intégration est rapide : trois jours après la fin de sa formation, on lui confie déjà des tâches de supervision : « Ma première journée, on m’a demandé de superviser une deuxième année qui était mon collègue trois jours plus tôt. » Loin de prendre un rythme graduel, elle se lance dans une pratique soutenue, cumulant supervision, bureau, clinique spécialisée, et prise en charge de centaines de patients orphelins. « J’ai pris en bloc 500 patients de deux ou trois médecins qui partaient à la retraite, toute une clientèle vulnérable, âgée, avec 36 000 pathologies chacun. » soupire-t-elle.

 Une voix pour les autres

 Malgré la charge, Dre Ramtani ne recule devant rien. « Quand j’étais résidente, j’ai eu une révélation. J’ai vu comment les patients en dépendance étaient traités à l’urgence. J'ai ressenti le besoin d'offrir plus à ces patients. » Avec deux collègues, elle s’engage à la clinique de toxicomanie de l’hôpital Notre-Dame. Ensemble, ils se forment intensivement, puis implantent un service intégré à Verdun. « C’est ma grande fierté. On a maintenant un service intégré qui va de la proximité à la deuxième ligne. C’est juste extraordinaire! »

Forte de son parcours, elle devient une figure inspirante pour les médecins diplômés à l’étranger. Compréhensive et pédagogue, elle crée l’initiative Balint : une série de rencontres confidentielles entre résidents, sans jugement. « Caméra fermée, on jase, avec des cochonneries… chips, chocolat! » dit-elle en souriant. Plus qu’un espace d’écoute, ces séances deviennent des espaces précieux de partage et d’échange, améliorant à la fois le bien-être et les pratiques cliniques. « Ça a vraiment aidé.  Des superviseurs ont changé leur façon de faire, des ententes ont été prises. »

Inspiré par son engagement, le Dr Daniel Brendon Murphy, directeur médical et des services professionnels au CIUSSS Centre-Sud-de-l’île-de-Montréal, et mentor de Dre Ramtani, lui confie la mise en place d’un comité du mieux-être pour les médecins du CIUSSS. « Il voyait des choses en moi que je n’arrivais pas à voir. C’est lui qui m’a propulsée. » Portée par cette confiance, elle devient directrice de l’enseignement, déterminée à agir pour le bien collectif.

 Une médecine profondément humaine

 La médecine de famille, dans toute sa diversité, la comble. « Un jour je pose un stérilet, le lendemain je fais une biopsie, le surlendemain je suis en toxico ou en gériatrie. C’est sans fin, et c’est parfait comme ça! La médecine familiale, c’est fait pour moi! », lance-t-elle, le regard brillant. Mais au-delà des gestes cliniques, c’est le lien humain qu’elle chérit le plus. « Les patients arrivent dans mon bureau et me ils font une mise à jour sur leur vie avant même de parler de leur problème de santé! J’adore ça! » Cette confiance, cette proximité, donnent tout leur sens à sa vocation.

Chez Dre Ramtani, l’engagement envers les patients n’est pas un principe abstrait, mais une ligne de conduite. « Quand tu penses que ça va aider le patient, bien tu y vas jusqu'au bout. » Qu’il s’agisse d’orchestrer des soins complexes, de plaider pour une meilleure accessibilité ou d’écouter sans compter, elle agit avec une rigueur empreinte d’une profonde humanité.

L’accompagnement des résidents occupe toujours une place centrale dans son parcours. Longtemps mentore informelle, animée par le désir d’être une présence bienveillante plutôt qu’un regard évaluateur, elle choisit maintenant de s’impliquer dans la supervision des diplômés en médecine hors du Canada et des États-Unis (DHCEU), consciente de l’importance du rôle. Une transition abordée avec cœur et lucidité. « J’ai vécu mon stage d’intégration comme DHCEU (une mise à niveau communément appelé CÉDIS) tellement intensément… Je veux vraiment leur faciliter la vie, normaliser un peu ce qu’ils vivent. »

Aux nouveaux arrivants dans le système, elle offre ce conseil essentiel  : «  Ne restez pas seuls. Entourez-vous de ceux qui vont vous dire que c’est possible. C’est mon message clé. Et d'ailleurs, à chaque fois que j'aide quelqu'un, je lui demande obligatoirement d'en aider un autre.» Et à ceux et celles qui doutent de leur propre chemin, elle rappelle, doucement mais fermement, qu’il n’est jamais trop tard pour faire mentir les pronostics. Elle en est la preuve vivante. « J’ai fini par prouver à tout le monde que j’étais capable… même à moi-même. » confie-t-elle avec humilité.